Argent, mode et pouvoir : Fashion Revolution Week 2022

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Argent, mode et pouvoir : Fashion Revolution Week 2022

L'argent, la mode et le pouvoir sont la thématique centrale de l'édition 2022.

Argent, mode et pouvoir





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Chaque année, nous commémorons l’anniversaire de l’effondrement du Rana Plaza à Dacca au Bangladesh le 24 avril 2013. Un événement qui a révélé au monde les conditions de travail de milliers de travailleurs et travailleuses de l’industrie textile. 9 ans se sont écoulés, mais les inégalités ont la vie dure.

Mouvement mondial présent dans plus de 90 pays, Fashion Revolution promeut une vision collective d’une industrie de la mode qui préserve l'environnement et privilégie les personnes plutôt que la croissance et le profit.

Vous avez sûrement vu passer — ou même participé — au mouvement porté par le hashtag #whomademyclothes, initiative de l’association Fashion Revolution. Nous avions fait une rétrospective des avancées obtenues par l’ONG en 2018. En 2021, ce sont 4,2 millions de posts sur les réseaux sociaux !

Chaque année, le collectif organise une semaine de sensibilisation et de mobilisation. Pour sa 9ème édition, la Fashion Revolution Week (FRW) revient du 18 au 24 avril 2022. Rencontre avec Catherine Dauriac, présidente et coordinatrice de l’association Fashion Revolution France dont l’objectif est d’aider à mieux appréhender les enjeux de l’industrie textile d’aujourd’hui et de demain.

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Catherine Dauriac en quelques mots

Engagée depuis toujours pour l’écologie et les droits sociaux, Catherine Dauriac a étudié l’archéologie précolombienne. Fondatrice d’un bureau de presse dédié aux marques de mode émergentes en 1987, elle se consacre à l’éco-journalisme. En 2015, elle lance un projet associatif innovant et inspirant : La Fabrique Idéale, avec l’ambition d'accompagner le grand public et les professionnels vers l’autonomie vestimentaire. Elle propose une offre de co-création de vêtements avec les client·e·s. L’association organise des ateliers d’initiation à la couture, d’upcycling et des repair café couture.

Journaliste depuis plus de 10 ans pour la Confédération Européenne du Lin et du Chanvre (CELC), elle devient présidente et coordinatrice France de Fashion Revolution France en 2020. Catherine est également rédactrice en chef adjointe aux impacts pour le magazine Hummade depuis plus de 3 ans.

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L’édition 2022

VL : Quel est le thème de la Fashion Revolution Week cette année ?

CD : Money Fashion Power. Une thématique intimement corrélée au principe de salaire vital. Tout au long de la FRW, nous reviendrons sur la différence entre salaire minimum et salaire vital. Une définition primordiale, mais qui reste encore floue dans l’imaginaire collectif.

Un salaire vital est un salaire qui permet de subvenir à ses besoins essentiels (se loger, se nourrir, s’habiller, envoyer ses enfants à l’école et se soigner correctement) et qui permet aussi d’épargner en cas de coup dur.

Différentes interventions traiteront de l’hégémonie des multinationales, de l’influence des médias et de leurs impacts sur les consommateurs qui les poussent à toujours consommer plus. L’association apportera également des pistes de réflexion et d’action aux consommateurs. Comment résister aux injonctions de surconsommation véhiculées par la publicité et les réseaux sociaux.

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Quel est le programme de cette année ?

CD : Le programme de cette FRW est particulièrement riche en événements. Du 18 au 24 avril, participez aux talks, ateliers, pitchs inspirants et tables rondes organisés par Fashion Revolution France. De nombreux acteurs s’impliquent pour une mode plus durable : Oxfam France, Max Havelaar France, l’Académie du Climat, l’Université d’Oslo, Good Gang Paris, la Maison du Zéro Déchet, Casa 93, etc.

En digital ou en présentiel, l’association abordera des sujets divers et variés. Du greenwashing au vrai coût d’un vêtement, en passant par la blockchain au service de la transparence, la transmission des savoir-faire ou encore le combat pour l’instauration d’un salaire vital. Et ce n’est pas tout ! Retrouvez tout le programme 2022 sur le site internet de Fashion Revolution France.

Prenez également part aux nombreux ateliers organisés les 20 et 23 avril par Good Gang Paris dans le cadre de Fashion Open Studio 2022 : visible mending, initiation à la couture, broderie collective et bien plus encore ! La FRW est présente dans de nombreuses villes en France, n’hésitez pas à regarder les événements près de chez vous !

Le 23 avril, Fashion Revolution sera à la Maison du zéro déchet pour une Masterclass Money, Fashion, Power.

Pour vous inscrire aux différents événements de la semaine, rendez-vous ici ou ci en bas 👇🏻!

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Qui détient le pouvoir dans l’industrie du textile ?

CD : La richesse et le pouvoir sont concentrés dans les mains d’une minorité de nantis. Un système bien maintenu par les capitaines d’industrie, les grandes enseignes et les politiques. On récompense avant-tout la croissance et le profit en comprimant les coûts de production et en augmentant les volumes. Les consommateurs sont toujours plus en demande de prix bas et de nouveauté. Un cercle vicieux auquel il est difficile d’échapper.

Mais de l’autre côté de la chaîne de valeur, les travailleurs touchent un salaire au rabais. Encore trop souvent en-deçà du salaire vital qui leur permettrait de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Le pouvoir législatif est un levier possible. Seulement, les volontés s’entrechoquent et il n’est pas aussi simple de réguler l’industrie textile.

Sans lois, on ne peut rien faire. Sans lois, on ne changera pas les sociétés.

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C’est là que Fashion Revolution entre en jeu. L’association a aussi vocation à inciter aux avancées législatives. Plus de 170 pays ont un salaire minimum, mais cela ne garantit que rarement que les travailleurs peuvent subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.[1] La campagne Good Clothes Fair Pay (De bons vêtements, un salaire équitable) réclame l’instauration d’une législation pour un salaire décent dans le secteur de l'habillement, du textile et de la chaussure. Cette initiative citoyenne européenne (ICE) sollicite la Commission européenne pour réguler les marques et les détaillants de vêtements en les contraignant à faire preuve d'une diligence raisonnable dans leur chaîne de production afin de garantir des salaires décents aux travailleurs.

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Fashion Revolution Day 2018 — La marche — © Thomas Ebélé

Le champ d'application de ce projet de directive couvre toutes les marques et tous les détaillants qui souhaitent opérer dans l'UE, qu'ils soient basés dans l'UE ou ailleurs. Ils seraient tenus de mettre en œuvre, de contrôler et de rendre public un plan assorti de délais et d'objectifs pour combler l'écart entre le salaire réel et le salaire minimum.

La campagne, qui s’étendra de mai 2022 à février 2023, doit recueillir au moins 1 million de signatures de citoyens européens, dont 72 000 en France.

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L’inégalité femmes/hommes

VL : Est-ce que la mode aliène les femmes ? Pourquoi l’inégalité femmes/hommes reste-t-elle acceptable dans cette industrie ?

CD : Oui, depuis toujours. Les femmes ont enduré des siècles de coercition. Déjà dans les cours d’Europe, les corsets avaient pour unique but d’enjoliver la poitrine des femmes (cf. cet article) alors même qu’ils les écrasaient, les contraignaient et les essoufflaient. Encore aujourd’hui, les injonctions de minceur sont librement véhiculées aussi bien par les marques de luxe que par la mode rapide. Aspect longuement évoqué par Audrey Millet dans son dernier livre « Les dessous du maillot de bain » (éditions Les Pérégrines).

Les femmes sont encore les grandes oubliées de ce monde moderne.

80% des travailleurs de l’industrie textile sont des femmes, 65% d’entre elles déplorent du harcèlement moral, sexuel, physique dans les usines. Une grande partie du système de la mode repose sur les épaules des femmes.[2] L’asservissement des travailleuses en est sa face cachée ; ce déséquilibre ne peut être acceptable. 173 pays sont signataires de la Convention n° 100 sur l'égalité de rémunération[3] qui intègre l’égalité femme/homme. Pour autant, une grande partie des pays où sont produits nos vêtements ont une culture patriarcale, ce qui rend difficile son application.

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Rétablir l’équilibre à travers l’éducation

VL : Dans votre dossier de presse, vous évoquez les déséquilibres présents dans la mode (distinctions en fonction des classes sociales, concentration du pouvoir dans les mains de quelques-uns, etc.). Comment Fashion Revolution agit concrètement pour rendre la mode plus juste ?

CD : Fashion Revolution est une association qui défend avec ferveur l’éducation populaire. Nous sommes convaincus qu’avec les bonnes informations et connaissances, le changement est à portée de tou·te·s. C’est pourquoi nous mettons à disposition de nombreux outils de compréhension de l’industrie textile.

Chaque année au mois de juin, nous publions un rapport sur l’index de transparence des marques. Il s’agit d’une étude sur la transparence de la communication d’une sélection de 250 marques. Depuis 2021, cet index intègre des critères supplémentaires tels que la toxicité des vêtements ou la pollution de l’écosystème de la marque. Nous évaluons ainsi la façon dont les marques divulguent certaines informations, notamment leurs impacts sur l’environnement, les travailleurs, les consommateurs, etc.

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Fashion Revolution est aussi une source d’information fiable sur ce qu’il se passe dans l’industrie textile (accidents, lois, etc.). Enseigner aux plus jeunes est l’une des clés pour changer les choses.

A l’école, les enfants pourraient participer à des ateliers d’éveil à la broderie. Dès l’âge de 4 ans, on peut les sensibiliser aux savoir-faire fragilisés par les délocalisations. On sait qu’ils sont réceptifs à ces sujets et capables de les intégrer et de les comprendre.

L’antenne française réalise régulièrement des interventions dans les écoles (universités, écoles de mode, écoles de commerce, lycées, collèges). Que ce soit en région parisienne ou ailleurs en France. Nous sommes partenaires de l’école FASK à Marseille par exemple. Nous avons d’ailleurs créé un questionnaire à destination des étudiants et professeurs d’écoles de mode. L’objectif est d’en savoir un peu plus sur la façon dont la mode et les savoir-faire sont enseignés, quels sont les manquements, comment Fashion Revolution peut aider à les combler… À partir de ces retours, nous proposerons des déroulés de cours et interviendront dans ces institutions.

La question de la régulation

VL : Comment pouvons-nous aller au-delà des exigences minimales pour les travailleu·r·se·s ?​​​​​​​​

CD : Les lois européennes et locales permettent de revoir les exigences minimales à la hausse. Le problème repose sur la divergence des intérêts des acteurs de la chaîne de valeur. Les chefs de produit par exemple, se focalisent souvent sur les prix. Mais à force de baisser les prix, ce sont les travailleurs au bout de la chaîne qui en subissent les conséquences. Alors, pourquoi ne pas réguler les prix ?

Les donneurs d’ordre doivent cesser de se concentrer uniquement sur le profit. Ils doivent faire preuve de moins d’avidité, notamment en ce qui concerne les salaires des travailleurs — un des thèmes principaux de cette Fashion Revolution Week.

Il suffit parfois d’ajouter 2 centimes au prix d’un T-shirt pour changer la vie des familles qui le fabriquent.

Il faut aussi apprendre aux consommateurs ce qu’est l’obsolescence textile. Normal de ne plus pouvoir porter un T-shirt payé 5 euros au bout de 3 utilisations !

Faire un pas de côté

VL : Les consommateurs ont-ils le pouvoir de changer les choses ?

CD : Bien sûr ! Les consommateurs ont le pouvoir de prendre conscience des impacts de leur consommation. C’est le moyen de mettre fin à l’époque du gaspillage dans laquelle nous sommes entrés pendant les Trente Glorieuses.

Acheter, c’est voter. Les consommateurs ont aussi un pouvoir de décision insoupçonné. Vous connaissez peut-être ce qu’on appelle le « pas de côté ». Cette capacité de ralentir sa consommation — et non pas la stopper —, aimer et entretenir ses vêtements. Fashion Revolution n’a pas pour but de pousser au boycott.

N’oublions pas qu’au bout de la chaîne de valeur, il y a des travailleurs qui n’ont que cet emploi pour survivre.

Au Bangladesh, une hausse du chômage simultanée avec la crise climatique serait désastreuse pour les bangladais. Le pays fait face à une montée des eaux qui a déjà recouvert 20 à 25% du territoire entraînant une perte massive des terres agraires. Si on boycotte les marques qui produisent dans ce pays, quelles options reste-t-il aux populations touchées ?

Interpeller les marques

VL : Dans quelle mesure Fashion Revolution bouscule l’univers de la mode ?

CD : La force de Fashion Revolution est de poser les bonnes questions.

  1. #WhoMadeMyClothes La personne qui fabrique nos vêtements mérite-t-elle un salaire vital ?
  2. #LovedClothesLast Combien avez-vous payé pour votre vêtement préféré ? Et quelle est sa valeur émotionnelle pour vous ?
  3. #WhatsInMyClothes (ce que valent mes vêtements) À quoi ressemblerait le monde si les marques restauraient les systèmes au lieu de les épuiser ? Est-ce que les fibres de mes vêtements sont écologiques ?

Des interrogations fortes qui nécessitent des réponses sans détours. Avec l’implication de notre communauté, les marques sont appelées à être transparentes.

Conclusion

VL : Comment faire pour obtenir un vrai changement ?

CD : Chacun à sa part à jouer.

Les grandes marques doivent produire différemment. À un rythme et volume plus raisonnables. Les marques éco-responsables montrent la voie et s'entraident. Les coalitions ont toujours plus d’impact.

Les consommateurs doivent réduire leur consommation de vêtements. Mieux acheter, en connaissant les matières qu’ils portent, les labels présents sur leurs étiquettes et ce qu’ils garantissent. Un sujet que j’évoque dans mon livre « Fashion » (éditions Tana, collection « Fake or Not »), sorti le 14 avril prochain dans toutes les librairies.

Fashion — éditions Tana, collection « Fake or Not »

Les associations doivent continuer d’informer les consommateurs sur les dérives de la mode tout en collaborant main dans la main avec les personnes engagées dans les instances de décision. Rappelons-nous que la loi sur le devoir de vigilance du 21 février 2017 a été portée par les associations, notamment par le Collectif Ethique sur l'Étiquette.

Le pouvoir public doit entendre, encadrer et réguler les géants du secteur. Redonnons aux humains et à l’environnement la place centrale qui leur est due !


Sources :

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