Grandes tailles, la propagande des standards de beauté

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Grandes tailles, la propagande des standards de beauté

Comment les standards de beauté nous influencent

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Suite de notre série d’articles dédiée au corps. Si vous n’avez pas eu l’occasion de lire la première partie, nous vous conseillons vivement d’y jeter un œil ! Cette fois, on se concentre sur l’influence des médias et de la médecine sur notre manière de percevoir notre corps et celui des autres, et plus particulièrement les « grandes tailles ».

Article co-rédigé avec Vanille Lassalle.

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De Platon aux représentations des contes de fées ou des héros modernes, les normes de beauté de la société sont tantôt dictées par la morale, la religion ou la performance. L’idée d’une société inclusive à laquelle nous pourrions tous appartenir reste utopique. Selon la théorie de Maslow, le besoin d’appartenance est essentiel pour s’épanouir. Mais comment s’accomplir dans un milieu qui ne nous accepte pas tel que nous sommes ?

Avec Barbie, tu peux être tout ce que tu veux, sauf être ronde

Avant même d’avoir accès aux médias, dès l’enfance, un certain nombre de normes corporelles s’imposent à nous, ne serait-ce qu’à travers les jouets ! Même si ce phénomène s’améliore peu à peu, les jouets ont longtemps véhiculé toutes sortes de clichés. Dans le rayon des garçons, on retrouve beaucoup de bleu, des jeux de construction, des figurines de super héros et autres jeux d’aventures. Chez les filles, beaucoup de rose, des dînettes, des cuisines et aspirateurs miniatures, des jeux en rapport avec la mode et des poupées. Parmi ces poupées, impossible de passer à côté de la traditionnelle Barbie, star des cours de récréations. D’ailleurs, saviez-vous qu’à cause de ses mensurations exagérées, il n’y aurait pas de place pour ses organes vitaux[1] ?

Lammily déjoue les standards de beauté

En 2013, Nickolay Lamm a réalisé une étude étonnante. Il commence par créer une représentation 3D d’une jeune femme américaine de 19 ans aux mensurations moyennes. Il applique alors à ce modèle les mensurations de la célèbre poupée Mattel. Une analyse que le média Insider a repris quelques années plus tard. Les résultats sont troublants…

©Nickolay Lamm (galerie d’images sur Huffpost)

À cet âge-là, on ne s’en rend pas forcément compte, mais on accepte inconsciemment l’idée que pour être belle, il faut être fine.

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L’influence des médias

L’exposition aux médias de masse a exacerbé nos doutes et nos craintes sur la perception de notre corps et de l’image que l’on se renvoie. Dès les années 1930, les médias prennent une place conséquente dans notre quotidien, les messages informatifs, publicitaires et culturels deviennent accessibles à tous. Selon le chercheur McLuhan, les médias de masse se définissent par certaines caractéristiques :

  • une entité communique vers plusieurs autres entités ;
  • le message est unilatéral, aucune interaction n’est possible ;
  • l’information est unique et identique pour tous.

C’est ici que réside le cœur du problème. Les médias de masse sont des outils efficaces pour diffuser des messages de propagande comme les injonctions sur les corps des femmes. On se rend compte que depuis des décennies, nous sommes soumis·e·s à un message unique, à une unique vision du corps « parfait ». Perception qui, comme nous l’avons vu dans notre article « Le corps féminin prisonnier des modes », change constamment.

Selon une étude de 2019, un Français serait exposé aux médias en moyenne 10 heures par jour. Imaginez les dérives d’une si longue exposition à des images de minceur qui remettent sans cesse en question notre corps. Cette norme omniprésente de l’apparence génère des attentes inatteignables et du mal-être.

Le pouvoir des magazines

Dès leur apparition à la fin du XIXème siècle, les magazines deviennent de véritables vecteurs de diktats : sur le poids, les poils, les rides, etc. Ils n’ont cessé de projeter des images fantasmées de la femme « parfaite ». Allant de Naomi Campbell au clan Kardashian en passant par Kate Moss. Tous ces clichés, associés à des articles parlant régulièrement de régimes, dogmatisent la minceur. Ne vous méprenez pas, les mannequins ne sont pas les vilaines dans l’histoire. Elles aussi sont les victimes de la perversité d’un système qui a perdu la raison depuis bien longtemps. C'est ce qu'explique Audrey Millet dans son livre « Le livre noir de la mode » et Guilia Mensitiri dans « Le plus beau métier du monde ».

Photoshop : la beauté idéalisée

Autre dérive des magazines, c’est bien entendu Photoshop et les retouches d’images. Le recours à ce logiciel fixe des standards de beauté inatteignables qui n’ont rien à voir avec la réalité du corps humain. Depuis les années 90, l’outil n’a cessé d’évoluer, au point qu’aujourd’hui, on peut littéralement tout faire. De puissants algorithmes réalisent les modifications automatiquement et corrigent certains éléments (rides, cicatrices, vergetures, etc.). D’ailleurs, si vous regardez l’un des nombreux tutoriels expliquant comment retoucher une personne sur YouTube, vous serez surpris par la simplicité de l’exercice.

Candice Huffine

On a tous en tête la célèbre image de Britney Spears[2], mais ce n’est pas la seule à avoir eu recours à cet outil. La plupart des célébrités passent un jour ou l’autre par la case « retouches photos »… La valorisation d’un corps idéalisé exempt de toute imperfection peut conduire à des troubles sévères.

Pour lutter contre les troubles alimentaires (anorexie, boulimie,etc.) notamment chez les plus jeunes, un décret, rendu le 4 mai 2017, rend obligatoire l’apposition de la mention « photographie retouchée ». Cette loi permet de lutter contre l’omniprésence visuelle de représentations faussées du corps humain, notamment de la minceur excessive. Le but est de protéger les citoyens français de contenus tout sauf transparents et de participer à la prévention des risques.

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Les réseaux sociaux et leurs dérives

D’abord sous forme de blogs et forums permettant d’échanger ses idées et inspirations (Skyrock, MySpace, Facebook), les réseaux sociaux connaissent un boom gigantesque au début du XXIème siècle. Twitter et Youtube remplacent progressivement la presse et les médias traditionnels. L’avènement des influenceu·r·se·s en est la preuve : on place l’image au centre de l’attention. Instagram, application purement basée sur l’esthétique, ainsi que Tiktok sont de plus en plus utilisés pour se mettre en scène.

L’objectif de ces applis, créer l’envie à tout prix, jusqu’au point où il devient impossible de séparer le vrai du faux. Les posts encouragent les femmes à être « fit » et fines, à avoir des muscles tonifiés, de belles fesses rebondies et un ventre plat. Tout cela en gardant des formes très généreuses… un corps façonné de la tête aux pieds.

Les influenceurs font de plus en plus de placements de produits touchant une communauté de plus en plus jeune. Ce qui met parfois en danger leur santé. C’est le cas d’une influenceuse de Seine-Saint-Denis, condamnée par le tribunal de Bobigny pour un trafic de gélules favorisant la prise de poids[3]. Elle commercialisait illégalement de la dexaméthasone, une hormone de synthèse. Normalement disponible uniquement sous prescription médicale, elle peut s’avérer dangereuse en automédication. Cette substance est considérée comme un produit dopant pour les sportifs et les chevaux de course en Europe.

L’influence de l’univers cinématographique

Parmi les médias les plus répandus et les plus accessibles, on retrouve le cinéma et les séries. Très tôt, les images qui participent à la diffusion de ces standards de beauté bercent les enfants (et plus grands, on ne juge pas !). Prenons l’exemple d’une des plus grandes sociétés de production, à savoir les studios Disney.

Les films d’animation de la maison à la mascotte aux grandes oreilles sont incontournables. Qui n’a jamais vu dans son enfance l’un des grands classiques du studio ? Blanche Neige et Cendrillon sont des noms qui parlent à tous. Elles incarnent l’image de la femme parfaite et idéalisée, créées par des hommes. Ce sont des marqueurs temporels de la morale sociétale d’une époque.

On pourrait bien évidemment se dire que les films d'animation ne sont pas vraiment représentatifs. Et qu’après tout, ce ne sont que des dessins. Faisons un petit exercice. Réfléchissez 5 minutes et posez-vous cette question : Vous souvenez-vous d'avoir vu dans un film ou une série une super-héroïne, une princesse ou la « girl next door » avec des formes ? Parmi les films et séries tendance, combien de personnages principaux font une taille supérieure au 36 ?

L’incidence de la médecine moderne

Il existe de nombreux facteurs qui expliquent l’évolution de la perception des corps, la médecine en fait partie. Nos croyances populaires nous laissent penser que l’origine des problèmes de poids dépend essentiellement de la nature et de la quantité de nourriture ingérée. Mais la réalité est beaucoup plus complexe.

Le siècle des Lumières fait émerger l’importance des chiffres dans le domaine du corps. C’est d’abord le tour de taille qui va venir décrire les anatomies. Petit à petit, le poids devient une donnée de plus en plus importante. Les mathématiques dessinent peu à peu un modèle. On définit dès le XIXème siècle l’obésité comme un écart mathématiquement trop important par rapport à la norme. Un terme qui va venir signifier un caractère pathologique.

IMC, un outil dépassé et racisé

L’IMC est inventé par le mathématicien belge Adolphe Quetelet. Un outil inchangé depuis près de 200 ans ! L’OMS l’utilise depuis 1997 pour évaluer les risques liés au surpoids chez l’adulte.

Toutefois, l’IMC est un système dépassé. En effet, il ne prend pas en compte la répartition de la constitution de notre masse corporelle. Celle-ci se compose de masse osseuse, musculaire, hydrique et graisseuse. Par exemple, un jeune athlète très musclé pourra avoir un IMC très élevé sans pour autant avoir un taux de graisse dangereux pour sa santé. Pour connaître la composition corporelle, fiez-vous plutôt aux balances impédancemétriques.

Une personne considérée « en surpoids » peut aussi avoir un métabolisme plus lent. Un autre facteur déterminant qui doit rentrer en compte avec : le sexe, l’âge, le niveau d’activité physique, la taille, la génétique et l’origine ethnique. De nombreux experts débattent de l’efficacité de l’IMC pour les personnes de différentes ethnies. Basée sur un échantillon d'hommes et femmes européens blancs, sa moyenne est inadaptée aux personnes de couleur, qui présentent bien souvent des compositions corporelles différentes[4].

Pire encore, les diagnostics et soins thérapeutiques auxquels les personnes ont accès se basent bien souvent sur cet indicateur. Ainsi, une personne de couleur se verra refuser un certain traitement sur la base d’un surpoids calculé à partir d’un IMC totalement erroné. Une origine qui est racialement problématique.

Des complexes aux conséquences désastreuses

2 femmes sur 3 ont des complexes[5]. Pour les psychiatres rédacteurs des Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux (DSM), la dysmorphobie est un trouble psychologique caractérisé par une préoccupation ou une obsession excessive concernant un défaut dans l'apparence. Il peut s'agir d'une imperfection légère réelle (problème de poids, grand nez, peau marbrée, rides, acné, cicatrices), ou totalement inexistante. À long terme, cela affecte notre confiance en nous créant plus d’inquiétudes. En somme, c’est un cercle vicieux.

Cette manifestation ne fait d’ailleurs que se renforcer. L'Association nationale des troubles de l'alimentation a en effet pu caractériser cette accélération. La différence entre le poids des mannequins et le poids moyen des Américaines est passée de 8 % en 1975 à plus de 23 % aujourd’hui ! Des nombres qui attestent de la hausse de l’écart entre le corps de la femme « idéale » et de celle de tous les jours.

Ab crack

L'ab crack, c’est un nouveau challenge sur les réseaux sociaux. Il consiste à obtenir une ligne creuse entre les côtes qui part du dessous de la poitrine pour arriver jusqu'au nombril. Ce qu’il faut savoir c’est qu’à cet endroit, il y a un tendon appelé aponévrose. Ce dernier est plus ou moins épais, plus ou moins proéminent, c’est donc avant tout une question de morphologie. Tout dépend de la forme de la cage thoracique, de l'épaisseur de l'ossature, etc. Le problème est que ce phénomène peut s'avérer dangereux. Une ligne très creusée sur un ventre plat implique une alimentation très faible.

Emily Ratajkowski, mannequin britannique célèbre, poste régulièrement des photos de son ventre creusé. Elle est mince, voire maigre. Impossible de l’imiter si l’on suit son alimentation faite à base de kouign-amann (réputé pourtant être assez calorique…) et de café. Il n’est pas non plus question de la fustiger pour son corps « trop parfait ». Nous souhaitons avant tout alerter quant à l'utilisation excessive des réseaux sociaux et l’admiration obsessionnelle que ces célébrités peuvent susciter. En tout cas, il est assez déconcertant de la retrouver sur cette plage avec ces lignes de déesse 3 mois seulement après son accouchement ! Devrions-nous culpabiliser de ne pas y parvenir quelques semaines après la naissance de notre enfant ?

 

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Thigh Gap

Vous avez sûrement entendu parler du « Thigh Gap ». Ce phénomène, apparu en 2013, est devenu un idéal de beauté chez certaines adolescentes aux États-Unis, puis en Europe. Il s’agit de l'espace vide entre les cuisses que possèdent certaines femmes lorsqu'elles se tiennent debout, pieds et genoux collés. Une mode qui a engendré l’apparition de nombreux troubles alimentaires parmi les jeunes filles se fixant un objectif morphologiquement inatteignable. Le thigh gap est aussi une question de morphologie. La forme et la largeur du bassin, la forme des jambes, l’ossature sont des paramètres à prendre en compte.

Chirurgie esthétique et pilules minceur : la recette moderne du bonheur

En 2019, un congrès regroupant plus de 10 000 chirurgien·ne·s et professionnel·le·s du secteur, l’IMCAS (International Master Course of Aging Skin) a fait d'étonnantes révélations. En effet, il a dévoilé des chiffres attestant d’une évolution des actes chirurgicaux effectués, mais aussi de la clientèle. Pour la première fois, les 18-34 ans ont plus recours à la chirurgie esthétique que les 50-60 ans.

« Les opérations les plus demandées sont les injections d’acide hyaluronique pour repulper la bouche, et les lipofillings ou BBL (Brazilian Butt Lift) pour les fesses », explique la chirurgienne plastique Christelle Santini au journal Le Monde.

Vers plus d’inclusivité ?

Les médias prennent de plus en plus en compte la diversité des corps. Vous connaissez peut-être les mannequins et actrices Winnie Harlow, Tess Holiday ou encore Jamie Brewer. Les jeunes générations semblent avoir une plus grande ouverture et compréhension de la diversité, demandant plus de transparence et d’inclusivité. La mode n’est plus centrée sur l’« Héroïne chic », et cela est tant mieux en sachant l’origine de cette expression…

Winnie Harlow Cannes 2018

Jamie Brewer February 2015

Winnie Harlow et Jamie Brewer

Ça bouge aussi du côté des grandes boîtes de production. Disney, considérée comme conservatrice sur plusieurs sujets, commence à évoluer ! Les dessins changent, les corps se diversifient peu à peu. Depuis la sortie de Vaiana en 2016, les personnages ont des formes plus réalistes.

C’est aussi à nous de déconstruire ces injonctions, de reconstruire une nouvelle représentation du corps de la femme. Imparfaite, mais surtout plurielle. Il existe autant de corps que d’être humain !

Quant à la problématique d’inclusivité dans les tailles de marques, elle a tendance à stagner. Pourquoi est-il encore difficile de trouver un plus large choix en termes de tailles chez les marques éthiques ? Nous en parlerons dans notre prochain article ci-dessous.

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Sources :


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Le corps féminin prisonnier des modesGrandes tailles et mode éthique une équation vraiment impossible