La seconde main, sérum et venin d'une industrie malade

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La seconde main, sérum et venin d'une industrie malade

Le neuf est-il moins durable ?

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Les adeptes et applications dédiés à la seconde main mettent régulièrement en avant l’argument écologique de l’occasion. La seconde main est vouée à représenter 27% des garde-robes des consommateurs d'ici 2023, contre 21% en 2020 (selon une étude du cabinet Boston Consulting Group (BCG), pour Vestiaire Collective - 2020).

Ce mode de consommation trouve ses origines dès le Moyen-Âge (cf. notre précédent article sur l’histoire de la seconde main). Il permet d’éviter la création de nouvelles matières premières — et par conséquent l’utilisation de ressources précieuses. Mais peut-on encore dire que le modèle actuel de la seconde main rime avec éco-responsabilité ?

L’envers du décor

Avant l’arrivée de la mode rapide, les friperies ne vendaient que des vêtements de qualité. En effet, elles regorgeaient de pépites vintage tout aussi qualitatives les unes que les autres. Mais cela a beaucoup changé.

Pour cause, avec le début des délocalisations à la fin des années 80, le coût de la main-d'œuvre se réduit. D'un autre côté, les volumes de production augmentent. Cela permet aux grandes enseignes d’accroître leurs marges. Ce phénomène permet l’émergence de nouvelles marques prêtes à faire des concessions sur la qualité de fabrication : la fast fashion. Pour réduire davantage les coûts de production, ces marques privilégient les fibres synthétiques par rapport aux fibres naturelles ou artificielles, considérées comme trop chères et moins pratiques.

Ces pièces, conçues sans réflexion durable, mais pour être les moins coûteuses possibles, sont rarement de bonne qualité. Cette nouvelle typologie de vêtements inonde le marché européen. Elle remplace peu à peu celle des pièces plus qualitatives réalisées avant l’arrivée de la fast fashion. La quantité est si importante que les habits datant des années 60-70-80 deviennent de plus en plus rares en friperies. Aujourd’hui, c’est en majorité avec ces nouveaux flux d’articles « jetables » que les friperies s’alimentent. Mais d’où viennent-ils exactement ?

Les bornes de collecte alimentent le marché de la seconde main

Les vêtements déposés en bornes de collecte alimentent le circuit de la seconde main. Cela ne représente que 3,1kg de TLC[1] collectée par an et par habitant. Soit 39% des vêtements mis sur le marché chaque année en France (204 291 tonnes). Notre garde-robe s’alourdirait donc de plus de 9kg par an ! Et quand on sait qu’environ 70%[2] des vêtements que nous possédons dorment dans nos placards… Malheureusement, une partie finit dans les ordures ménagères.

En 2019, 76% de la collecte a été triée. 56,5% a rejoint le circuit de la réutilisation (dont seulement 5% se trouve en France). 43,1% a intégré le circuit de recyclage et de la valorisation énergétique, les 0,4% restants n’ayant pu être valorisables. Une partie a été collectée par des opérateurs non conventionnés par Refashion pour laquelle nous n’avons pas de chiffres.

Bien évidemment, certains TLC sont donnés aux personnes dans le besoin. En réalité, seuls 2% de ces vêtements arrivent entre leurs mains. Cette proportion est bien souvent dissimulée aux yeux des donateurs… Les autres sont remis dans le circuit de revente français ou sont expédiés en Inde, au Chili, à Haïti ou encore en Afrique.

Trier pour mieux distribuer

Les pièces réutilisables sont triées selon plusieurs catégories (robes, chemises, etc.). Elles sont ensuite réparties en fonction de leur qualité et de leur niveau d’usure. On les classe en premier, deuxième ou troisième choix. Cela varie en fonction de la marque et de l’état général :

  • « le chiffon » : ce sont les pièces les plus usagées. Elles sont envoyées en Afrique sub-saharienne (⅓ des fripes commercialisées dans le monde), au Pakistan ou en Inde pour être transformées par exemple en isolant thermique ;
  • les pièces de bonne qualité sont réintroduites sur le marché de la fripe africaine ;
  • « la crème » c’est-à-dire les pièces les plus qualitatives sont principalement achetées par les grossistes et friperies du monde entier. Elles réintègrent ainsi le marché occidental. Les achats varient au gré des tendances et des demandes des clients de ces friperies.

Pour les vêtements n’ayant pas trouvé preneur, ils finissent bien souvent incinérés ou déposés dans des décharges à ciel ouvert en Afrique ou ailleurs dans le monde. C’est le cas dans le désert d’Atacama au Chili, où les montagnes de vêtements se confondent aux dunes de sable. L’Agence France-Presse a rapporté qu’environ 59 000 tonnes de vêtements se retrouvent chaque année au port d'Iquique dans la zone franche d'Alto Hospicio, dans le nord du Chili. Une partie est redistribuée et vendue dans tout le Chili.

Pour ce qui est du reste, les décharges municipales de la région refusent de les prendre en charge[3] en raison des produits chimiques que ces articles textiles contiennent. Une grande majorité (jusqu’à 39 000 tonnes) est alors acheminée par camion vers l’un des déserts les plus arides du monde. C’est ici qu’ils se décomposent progressivement — et pour certains, pas du tout — tout en relâchant leur lot de substances toxiques.

Gaspillage vestimentaire et exportation : le vrai visage de la seconde main

Les États-Unis sont en tête du classement mondial des exportateurs de fripes, avec plus de 756 000 tonnes en 2018. La France, en neuvième position, a exporté 69 000 tonnes de vêtements vers l’Afrique en 2018, son premier marché. Depuis les années 1980, « les tarifs douaniers ont été considérablement abaissés et les restrictions quantitatives supprimées. Cela a ouvert la porte à des importations massives de fripes », souligne l’économiste Ahmadou Aly Mbaye, professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop (UCAD), à Dakar.

Ce modèle a aussi d’importantes répercussions sur le marché africain. Le reportage « Sur le front : où finissent nos vêtements ? » réalisé par le journaliste Hugo Clément dépeint parfaitement la situation du Ghana, pays profondément touché par ce phénomène.

Le revers de la seconde main en Afrique

L'AGOA[4] est une loi sur la croissance et les opportunités en Afrique. Cet accord couvre 3 secteurs essentiels : l’agriculture, le textile et l’artisanat. Instauré en 2000 sous l’impulsion américaine, il facilite les échanges commerciaux et permet aux produits africains d’accéder au marché états-unien sans barrières douanières et tarifaires. À condition qu’ils répondent à une liste de critères précis.

Cependant, un déséquilibre persiste entre les deux côtés de l’atlantique. Les capacités industrielles et économiques limitées de certains pays d’Afrique ne leur permettent pas de tirer pleinement profit de cet accord. En effet, pour exporter, il faut d'abord produire, transformer, mettre en place un réseau de grandes entreprises et de PME. Les Etats-Unis, grands exportateurs de fripes à destination de l’Afrique, profitent largement de cet accord de libre-échange. Ils se débarrassent ainsi des vêtements de seconde main dont les Américains ne veulent plus. Considérés comme abordables et tendances, ces fripes nuisent au développement d’un marché local, fragilisent la transmission des savoir-faire locaux et les entreprises locales de textile.

En 2015, le président Barack Obama signe le prolongement de l’AGOA. Un an plus tard, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda, prennent la décision de suspendre progressivement les importations de seconde main en provenance des USA.

Friperies et intérêts économiques (caché)

Une mesure qui vise à protéger la petite industrie de confection locale. Le Rwanda importait en 2016 l’équivalent de 15 millions de dollars de fripes. Pour freiner ces importations, le pays a décidé d’augmenter les taxes douanières sur les vêtements d’occasion en les multipliant par 12. Ce rehaussement a généré de fortes tensions avec les États-Unis. Le Rwanda est depuis suspendu de la liste des bénéficiaires de l’AGOA. Paul Kagame, le président rwandais, refuse d’assouplir sa position dans un marché qui lui est défavorable.

Le Kenya, quant à lui, a tout de suite capitulé. Pour la ministre ougandaise du Commerce Amelia Kayambadde, le développement d'une industrie textile locale compenserait amplement la perte des emplois générés par le ralentissement du secteur de la seconde main.

Mais l’augmentation des droits de douane désavantage les innombrables revendeurs de vêtements sur les marchés qui déplorent un vrai manque à gagner. Une fois leurs stocks épuisés, ils ne peuvent plus continuer leur activité de négoce. Les taxes rendent les balles de fripes hors de prix. Les pays de l’est africain ont donc tenté de se tourner vers l’importation de vêtements neufs en provenance de la Chine. Mais avec beaucoup moins de succès.

La Chine ne veut plus être la poubelle du monde

La Chine jette 26 millions de tonnes de vêtements chaque année. Moins de 1% sont réutilisés ou recyclés selon l'agence de presse officielle Xinhua. Il n'y a pas si longtemps, dans les petites villes des provinces côtières du Fujian et du Guangdong, le tri et la vente d’habits usagés étaient monnaie courante.

Mais, en 2017, la Chine interdit l'importation de 24 types de déchets solides, y compris les produits textiles. L’Empire du Milieu oblige ainsi expéditeurs (principalement nord-américains et européens) à trouver d’autres solutions. De quoi mettre à mal la stratégie occidentale qui consiste à « cacher la poussière sous le tapis ».

En Chine, dans un pays où la fast fashion est reine, le recyclage des vêtements n'est pas rentable. En effet, le temps et les efforts passés à trier ces habits d’occasion sont vains. A fortiori dans un pays où les vêtements de seconde main sont impopulaires, même dans les régions défavorisées.

Fast fashion vs seconde main (caché)

Une poignée d’organisations approuvées par le gouvernement se chargent de collecter et trier les vêtements donnés. Les vêtements de haute qualité collectés sont généralement vendus à l'étranger. Les exportations chinoises de vêtements usagés ont atteint 8,3 % du total mondial en 2019, contre moins de 1 % en 2010, selon les dernières données de The Observatory of Economic Complexity (OEC). Beaucoup vont en Afrique.

Mais la grande majorité vont directement à la poubelle. Par conséquent, la plupart des 654 décharges géantes du pays se sont remplies plus tôt que prévu. La plus grande décharge du pays à Jiangcungou, dans la province du Shaanxi (d’une taille équivalente à 100 terrains de football), a été remplie 25 ans plus tôt que prévu. Sans alternative, la Chine a déversé plus de 200 millions de mètres cubes de déchets dans ses eaux côtières en 2018, selon le ministère de l'environnement.

La seule alternative qu’a trouvé le pays, c’est l’incinération. Une solution tout sauf durable. Pour autant, la Chine considère ses centrales de valorisation énergétique comme une forme d'énergie renouvelable, malgré les missions qu'elles produisent.

Le cas français

En France, la seconde main reste néanmoins une source non négligeable d’emplois et contribue au lien social. Les dons de vêtements permettent aux associations de développer leurs activités : aide alimentaire, maraudes, lutte contre l’isolement, etc. La friperie solidaire est le lieu de réinsertion par excellence. L’objectif premier étant de permettre aux personnes en difficulté de retrouver le chemin de l’emploi et/ou de sortir de la précarité. Certain·e·s, aux parcours difficiles, viennent apprendre à travailler, une manière d’échapper à la solitude et reprendre confiance.

Le « néo-pauvre », la tendance discutable

On observe depuis quelques années une nouvelle transformation du marché de la seconde main. Les friperies, qui étaient centrées sur la facilitation de l’accès aux vêtements par tous, ont muté pour devenir aujourd’hui un objet de convoitise du secteur de la mode. Phénomène qui n’est finalement pas nouveau dans l’histoire des friperies (cf. notre article « Boom de l’occasion : retour sur les origines de la seconde main »).

La gentrification des fripes a bouleversé les principes même de ces lieux de rencontre et de partage. L’embourgeoisement de la seconde main a aussi créé la tendance du « néo-pauvre ». Cette mode reste très controversée du fait qu’elle a pour but de populariser un style inspiré du « pauvre ». Compréhensible, puisque derrière cette tendance se cache un certain mépris des codes d’une classe sociale désignée comme « populaire ».

Anne Sofie Madsen printemps-été 2017

La tendance fait flamber les prix des fripes

De nombreuses friperies surfent sur la vague de l’occasion pour revoir leur système tarifaire. D’ordinaire, les prix des fripes étaient fixés selon la catégorie de l'article (pantalon, T-shirt, chaussures). Le style, la marque ou la tendance du moment importait peu. Aujourd’hui, les revendeurs se basent davantage sur une échelle établie sur le montant maximum qu'un consommateur paierait pour l'article. Aussi, le prix du vêtement varie par rapport à sa valeur sur d'autres marchés de revente. Prenons l’exemple d’un Levi’s 501, denim star de la marque éponyme. Modèle devenu très recherché. En effet, il y a quelques années, on pouvait chiner ce jean à moindre coût. Mais son prix a flambé en réponse à une hausse de sa popularité. En grande partie dû aux réseaux sociaux, vous vous en doutez.

Thomas Delattre, professeur en comportement du consommateur à l’Institut de la Mode, constate cette hausse des prix : « Les acteurs peuvent se permettre d’augmenter les prix quand il y a plus de demande et de profils de consommateurs. […] Il y a plus de sélection dans les produits, cela accompagne la demande des clients, qui peuvent s’offrir des vêtements davantage haut de gamme. ». Mais cette mutation risque à moyen terme d’accroître un peu plus les inégalités et de léser les personnes pour qui la fripe est essentielle.

Est-ce qu’acheter de la seconde main est vraiment durable ?

L'essence même de la mode vintage est sa capacité à créer de la valeur autour de sentiments. À la nostalgie du passé et la recherche de l'unicité s’ajoutent désormais la protection de l'environnement.

Pour que la seconde main puisse être considérée comme durable, il faut avant tout que son offre soit qualitative. Il est primordial d’inverser l’érosion de la qualité due à la fast fashion. Mais aussi de préserver l’intégrité sociale et solidaire des communautés qu’elle fait vivre. Elle pourra ainsi retrouver sa qualité d’antan.

La réutilisation des vêtements réduit le besoin d'utiliser des ressources supplémentaires. Une étude menée par WRAP (Waste and Resources Action Programme) au Royaume-Uni montrent que prolonger la durée de vie de 50% des vêtements britanniques présents sur le marché de seulement 9 mois d'utilisation active permettrait une réduction (par tonne de vêtements) :

  • 8% de carbone
  • 10% d’eau
  • 4% de déchets

Mais elle n'élimine pas ce besoin pour autant. Un vêtement acheté en seconde main n’est pas éternel. D’autant moins s’il est de mauvaise qualité.

seconde main neuf durable

Le danger de la seconde main réside aujourd’hui dans la transformation même de son modèle. En effet, il pourrait être touché par l’oniomanie (frénésie compulsive des achats généralement peu nécessaires à l'individu). Phénomène créé par les géants de la fast fashion et soutenue par la publicité. L’envie constante d’alimenter son placard ne risque pas de cesser en achetant des vêtements d’occasion. La qualité étant en baisse, il devient difficile de garder longtemps un jean ou un t-shirt fabriqué dans les années 2010, à la différence des articles des années 60-70.

La seconde main est une solution pérenne si elle assure l’équilibre entre la biocapacité[5] et l’empreinte écologique[6]. Les fripiers doivent mettre en place un circuit de tri court et local. Et les accrocs de la fripe ne doivent pas tomber dans le piège de la surconsommation.

Vous l’aurez compris, l’empreinte écologique ne doit pas être supérieure à la biocapacité. Ainsi, la seconde main doit permettre de limiter nos besoins en ressources supplémentaires. Elle doit aussi nous permettre de réduire nos déchets textiles générés en grande partie par la fast fashion.

Au final, neuf ou occasion ?

Concrètement, faut-il arrêter de consommer d’occasion ? De notre point de vue, la solution ne réside pas dans le fait de stopper totalement ses achats en seconde main. Il s’agit plutôt d’acheter moins et de favoriser les marques de mode éco-responsable et les pièces vintages de qualité, qui durent dans le temps. Il est primordial de tenir compte des différents problèmes que la seconde main peut générer et de veiller à acheter uniquement ce dont nous avons besoin. De plus, en prenant soin de nos vêtements pour qu'ils durent plus longtemps, il est possible de consommer des vêtements d'occasion de façon éthique et durable pour tou·te·s.

Pour limiter l’impact des achats de seconde main, notre recommandation est d’appliquer les mêmes conseils que pour un achat d’un article neuf. Exiger la même qualité en seconde main qu’un vêtement éthique. Être attentif à la durabilité, aux matières, aux teintures, etc. L’achat en seconde main n’est éco-responsable que s’il est durable et réfléchi. Le vêtement n’est pas un dispositif jetable.

Pour les vêtements dont vous ne vous servez plus, plusieurs solutions existent. Pour les moins abîmés, réparez-les ou faites-les réparer. Sinon, donnez-les à un proche. Vous pouvez aussi les upcycler pour les remettre au goût du jour. Mais ils ne doivent en aucun cas finir dans nos ordures ménagères !

Sources


[1] Textiles, Linges de maison, Chaussures
[2] Lucy Siegle, To Die for: Is Fashion Wearing Out the World, 2011
[3] Chilean desert is site of 39,000 pounds of scrapped clothing, Hannah Sparks, NY Post
[4] African Growth and Opportunities Act
[5] Biocapacité : capacité des écosystèmes à reconstituer leurs réserves biologiques et à absorber les déchets générés par les humains
[6] Empreinte écologique : désigne l’estimation de la surface terrestre nécessaire pour subvenir aux besoins des humains.

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