Grandes tailles et mode éthique : une équation vraiment impossible ?

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Grandes tailles et mode éthique : une équation vraiment impossible ?

Grandes tailles et mode éthique





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Trouver la bonne taille et la bonne coupe adaptée à sa morphologie relève encore aujourd’hui du parcours du combattant. Nous avons mené l’enquête pour essayer de comprendre pourquoi les marques de mode éthique ne sont pas plus inclusives quand il s’agit de leur gamme de tailles.

D’après une étude de l’IFTH* (Institut Français du textile-habillement), près de 45 % des Françaises font une taille 44 et au-delà[1]. Plus de 8 femmes sur 10 portant du 46/48 se sentent discriminées par les marques de vêtements et de lingerie.[2] S'habiller éthique et de manière écologique ne semble pas être à la portée de toutes les silhouettes. Mais pourquoi est-ce si complexe de trouver un vêtement à SA taille ?

Pour mener à bien cet article, nous avons contacté plusieurs marques mais toutes n’ont pas souhaité nous répondre. Celles qui ont bien voulu se prêter à l’exercice, ce sont bien évidemment des marques labellisées 😉 Merci à Heide Baumann, fondatrice d’Aatise, Marine Monloubou créatrice des Jupons de Louison et Océane Brière cofondatrice de Lolo Paris d’avoir répondu à nos questions !

Peut-on définir un corps moyen ?

Tantôt calquées sur les plus belles figures de l’Antiquité tantôt chiffrées sous forme de table, les proportions du corps humain n’ont cessé d’être mesurées. Au XIXème siècle, elles ont fait naître dans les traités de tailleurs un humain « universel ». Le but était alors de définir un corps « moyen », qui devait épouser les corps de la foule. Mais la normalisation des corps se devait de coïncider « aux canons » de l’époque tout en se conformant à la mode des moyennes statistiques. Une tâche particulièrement difficile qui opposait artistes et professionnels du textile.[3]

Pour réaliser un vêtement, il faut forcément passer par le patronage. Il en existe plusieurs techniques : la coupe à plat, le patronage numérique, le moulage, etc. La coupe à plat est une méthode qui peut être basée soit sur des mensurations standards ou personnalisées du corps.

Singularités des corps et quête d’une standardisation industrielle

Inventée par Alexis Lavigne, jeune tailleur français, cette technique permet d’uniformiser les tailles de vêtements pour permettre aux tailleurs un gain de temps et d’efficacité. En effet, à cette époque-là, ces derniers travaillent à partir d’un modèle original. Ils l’adaptent ensuite tant bien que mal aux mensurations des clients grâce à des calculs proportionnels basés sur les mesures du buste ou de la poitrine combinées à la taille.

Alexis Lavigne propose d’appliquer la méthode inverse : partir du corps pour aboutir au vêtement à réaliser. En 1841, l’inventeur du mètre de couture publie son premier manuel de coupe qui détaille pas à pas sa méthodologie. Plus tard, il crée le buste de couture qui engendre l’essor de la standardisation des tailles. Cette idée visionnaire est reprise par Frédéric Stockman, un de ses élèves, qui démocratisera les bustes du même nom.

Ces techniques de coupe, d’assemblage et de couture sont à l’origine des tailles de prêt-à-porter d’aujourd’hui. Seul bémol, cette uniformisation ne prend pas en compte l’infinie diversité des corps humains. Le journaliste Auguste Luchet déclara lors de l’exposition universelle de 1867 à Paris : « il n’y a plus de mesures, il y a des tailles… Mètres et centimètres. On n’est plus un client, on est une taille quatre-vingts ! ».[4]

Une gradation difficile

À partir d'un gabarit nommé patron de base, on décline toutes les tailles. C’est ce qu’on appelle la gradation. Toutefois, cette méthode ne peut pas s'appliquer à l'infini. Le patronage à la coupe est la représentation en deux dimensions d’une silhouette idéalisée. Dans le prêt-à-porter, un modèle est développé à partir d'une taille de base qui est généralement un 36, éventuellement un 38. Surprenant quand on sait que la taille commerciale la plus observée chez les femmes est le 40 (20,6%), suivi du 42 (16,66%).[5]

Toutefois, il n'est pas possible de « grader » une base réalisée à partir des mesures d'une taille 36 en taille 54. Après 3 voire 4 tailles, la gradation déforme le patron. En passant d’une taille à l’autre, le tour de cou s'élargit, l’épaule s'allonge, la carrure devient plus large, etc. Cela signifie qu’il n’y a pas juste une augmentation de la surface du corps mais bien une modification du squelette. À partir d’une certaine taille, ce dernier n'évolue plus (ou très peu). C’est le volume qui évolue davantage.

Selon Marine Monloubou, fondatrice des Jupons de Louison, la gradation diffère à partir du 44. Les femmes rondes n’ont pas les mêmes courbes qu’une femme qui fait un 34. La poitrine, le ventre, les épaules sont plus développées, des paramètres à prendre en compte à chaque changement de taille.

« Aucun corps ne ressemble à un autre. Chaque corps est unique »

Heide Baumann, fondatrice d’Aatise

La marque Aatise précise que les corps changent davantage d’une personne à une autre quand on arrive à une certaine taille. Pour une adaptation parfaite d’un modèle, il est nécessaire de le décliner en créant un patron personnalisé. Compliqué quand on essaie de limiter les coûts — d’autant plus pour les petites marques.

Des coûts considérables pour les marques de mode éco-responsables

Dès le début du processus de confection des vêtements, les marques font le choix d’inclure ou non les grandes tailles dans leur gamme. Un choix basé sur plusieurs facteurs dont le premier : le coût.

« Moins les marques proposent de taille, moins leurs coûts de fabrication seront élevés »

Marine Monloubou, fondatrice des Jupons de Louison

Mais pourquoi cela coûte plus cher ? Pour les tailles supérieures au 44, la confection nécessite plus de tissus. Bien souvent, le modèle dépasse celui de la laize (largeur de tissus). Il faut alors adapter le modèle (en symétrie ou en découpe par exemple). Ou faire produire un rouleau de tissu spécifique sur une laize plus large, ce qui n’est pas toujours possible. La fabrication demande aussi plus de main d'œuvre. Dans tous les cas, cela suppose des volumes de vente suffisants pour que cela soit rentable, ce qui n’est généralement pas le cas pour une jeune marque.

Aatise nous confirme que les grandes tailles nécessitent plus de travail. Le patronage doit être repensé pour éviter les problèmes de coupe et les chutes de matières importantes. Il faut plus de tissus, bien évidemment, mais aussi plus de temps consacré au montage de la pièce. Tous ces petits détails s’additionnent et doivent être intégrés dans le prix de vente.

Une marque avec un positionnement éthique va essayer de proposer un modèle au même prix quelle que soit la taille, notamment pour ne pas être accusée de discrimination. La difficulté réside dans le fait que cela impacte le prix médian. Celui-ci augmente mécaniquement, dès lors que l’on ajoute ces tailles dont le coût est plus élevé. La marque prend donc le risque de ne pas vendre ses produits même en taille « standard » car jugés trop chers.

D’une part, l’offre n’est pas encore suffisamment démocratisée, d’autre part, les mannequins « grandes tailles » restent difficiles à trouver. Ce qui, là encore, peut engendrer des coûts supplémentaires. Un véritable casse-tête, même pour les marques qui souhaitent bien faire et s’adresser à tou·te·s.

Manque de formation au patronage « grande taille »

Les modélistes formées au patronage des grandes tailles sont rares dans le métier. Les jeunes couturi·er·ère·s ne sont pas spécialisé·e·s sur ce sujet non plus. Les cours dispensés dans les écoles de mode permettent aux élèves de s’exercer sur le patronage, le modélisme, etc. Pour autant, la pratique est bien souvent réalisée sur des bustes de couture de taille 36. Une habitude qui découle là encore de l’effort de standardisation des corps et du reflet des standards de beauté de la société actuelle.

Un déséquilibre de l’offre et de la demande

Y a-t-il véritablement une demande conséquente en mode éthique de la part des grandes tailles ? Selon Les Jupons de Louison, ces personnes ne cherchent pas nécessairement des vêtements éthiques mais plus spécifiquement des pièces dans lesquelles elles se sentent belles et bien. La difficulté pour elles est avant tout de trouver des pièces bien taillées et à la mode ! Des propos qu’Aatise confirme. L’éco-responsabilité reste un plus.

« Malgré les mouvements revendiquant la fin des diktats, les marques tardent à changer. D’un côté parce que cela coûte cher, mais aussi parce qu’il y a peu de demande allant du 46 au 52. »

Marine Monloubou, fondatrice des Jupons de Louison

Du côté de l’offre, une marque qui a fait le choix de fabriquer en avance (à la différence de la précommande) se préoccupe forcément de ses ventes. Si la demande n’est pas celle qu’elle avait espéré, comment va-t-elle écouler ses stocks tout en restant rentable ?

Grandes tailles et mode éthique

Pourquoi la fast fashion peut se permettre de proposer des grandes tailles

Vous vous demandez sûrement pourquoi les enseignes de fast fashion peuvent se permettre de proposer une gamme de tailles plus importante. D’une certaine manière, elles peuvent sembler plus inclusives, permettant à chacun·e de s’habiller de façon tendance et décomplexée.

Toutefois, il ne faut pas oublier qu’on ne parle pas des mêmes chiffres d’affaires et encore moins des mêmes conditions de fabrication (et ce, même dans une collection estampillée « Care » ou « Conscious »). L’offre des marques de mode rapide est conçue pour être très accessible contrairement aux articles sur-mesure ou personnalisés.

« Pour proposer une plus grande gamme de tailles, il faut savoir gérer un stock plus éclaté et des délais de production plus longs. »

Océane Brière, co-fondatrice de Lolo Paris

Et comme nous l’avons vu plus haut, pour rentabiliser une gamme plus large de tailles, il faut un certain volume de production. Or, les marques éco-responsables choisissent bien souvent de simplifier leur production en se concentrant sur 3 ou 4 tailles. Elles se concentrent davantage sur le choix des fournisseurs, le respect des conditions de travail, la qualité, l’éthique, etc. Ce sont justement les points faibles des grands noms de la mode rapide. Tout cela demande un effort considérable en termes de conception et… de coûts !

Les marques de fast fashion disposent également d’une notoriété et d’une visibilité suffisante pour atteindre plus facilement cette cible de consommateurs. Étant donné que l’offre est limitée, elles ont plus de chances d’avoir une plus grande part de marché et donc plus de chances de vendre leurs produits. Une façon de jouer aussi sur une image de marque inclusive. Mais il n’y a pas de quoi se réjouir, ces vêtements ne sont pas forcément adaptés en termes de style ou de morphologie.

Grandes tailles et mode éthique

Une discrimination omniprésente

La mode, à l'image de la société, voue un culte à la minceur depuis des décennies. 80% des femmes s’habillant en taille 42 ou supérieure se sentent discriminées et 85% se sont déjà senties déprimées alors qu'elles ne parvenaient pas à trouver un vêtement uniquement à cause de leur taille[6]. Le manque d'offre pousse ces femmes et ces hommes à se contenter de ce qui est disponible. Une façon de s'habiller par dépit.

Marine ajoute que, bien que ces marques conventionnelles proposent des « grandes tailles », les vêtements ne sont pas pour autant bien taillés. Ce sont souvent des pièces aux coupes peu valorisantes, aux couleurs tristes (principalement du noir pour « cacher » les rondeurs d’ailleurs) et surtout à la qualité plus que limite. Une démarche inclusive, vraiment ?

Pour contrer ce phénomène, la marque Les Jupons de Louison a donc choisi de proposer une plus grande gamme de tailles seulement dans le cas où l’article peut sublimer ces morphologies.

« Ce qui est paradoxal, c’est que les femmes qui ont le plus besoin d’une offre adaptée à leur morphologie sont celles qui ont le moins de choix. »

Océane Brière, co-fondatrice de Lolo Paris

Lolo Paris est une marque de lingerie qui veut s’adapter à TOUTES les morphologies. Choisir sa lingerie peut vite devenir une énigme à résoudre. Beaucoup de femmes ne connaissent pas ou mal leur taille de soutien-gorge. Elles sont nombreuses à ne pas trouver une version adaptée parmi les tailles standardisées.

Une difficulté qui peut vite causer des problèmes d’inconfort et des douleurs dans le dos. Lolo Paris précise que pour les grandes tailles, le challenge est encore plus grand. Le soutien-gorge doit assurer un maintien optimal de la poitrine, tout en restant joli et pratique. Comment une marque peut-elle faire pour convenir à tous les seins ?

Grandes tailles et mode éthique

Un écart mouvant des tailles entre les marques

Une expérience sur les tailles de vêtements réalisée par le magazine 60 Millions de Consommateurs fait d’étonnantes révélations. En 2016, l’association a mesuré les écarts de tailles de 32 articles (en taille 40 et 38) achetés auprès de 11 enseignes différentes. Les résultats sont déroutants. Par exemple, sur les jeans femme de taille 40, il y a des écarts importants sur les côtés (jusqu’à 6,6 cm), en longueur (5,4 cm entre C&A et Promod), en tour de taille (4,6 cm entre C&A et Zara) et en tour de hanches (4,6 cm entre Promod et la Halle).

Cela s’explique en réalité par le manque de règles de concordance des tailles entre marques. Les marques peuvent donc déterminer leur grille de tailles comme bon leur semble. Certaines vont même libeller un 38 comme étant un 36 pour vous flatter et vous pousser à l’achat. Une technique rusée dont vous avez sûrement déjà entendu parler : le Vanity Sizing.

Grandes tailles et mode éthique

L’INSEE a réalisé en 1970 et 1980 deux enquêtes recueillant la taille et le poids d’environ 20 000 individus[7]. Une étude qui a permis entre autres de formaliser une grille des tailles moyenne des Français·es. Une référence encore utilisée aujourd’hui. Lolo Paris tient à nous préciser que les mensurations des marques de lingerie conventionnelles se basent encore aujourd’hui sur une grille vieille de plus d’un siècle !

Pourtant, les corps ont évolué depuis. En 2016, une start-up de la mode nommée ClicknDress a réalisé une enquête auprès de 55 000 femmes françaises âgées de 17 à 65 ans. Le site a révélé que les tailles 36 avaient 3 fois plus de choix que les tailles 40[8].

Comment faire pour trouver sa taille en mode éthique ?

Ne vous inquiétez pas, on a quelques solutions pour vous.

Pour les marques

Le marché de la mode « grande taille » se développe. Tant qu’il n’y aura pas d’uniformisation des tailles basées sur une ou plusieurs études récentes des morphologies des Français·e·s, il sera toujours difficile de s’y retrouver.

La plupart des femmes ne correspondent pas aux tailles et aux proportions des mannequins que l’on voit dans les revues de mode. Quand nous aurons pris conscience de cette réalité, la société pourra profondément changer.

« Pourquoi ces femmes auraient moins de choix que les autres ? »

Marine Monloubou, fondatrice des Jupons de Louison

Heureusement, la vente en ligne facilite l’accès à l’offre. L’émergence des plateformes de ventes a permis aux marques proposant des grandes tailles de trouver plus facilement leur public et aux personnes en recherche de vêtements « grandes tailles » de trouver une offre qui leur correspond.

La précommande peut aussi être une option intéressante. En prévoyant le nombre exact de clients « grande taille », la marque limite les risques.

Le concept des Jupons de Louison permet d’adapter chaque pièce à votre silhouette grâce à la personnalisation. Elle propose ainsi des modèles en demi-mesure. Ce n’est plus vous qui vous adaptez au vêtement, c’est l’inverse ! Une fois le modèle choisi, vous choisissez la longueur de la robe ou de la jupe en fonction de votre taille et du style qui vous convient. Rien de plus simple !

La personnalisation combinée à la précommande va encore plus loin en adaptant parfaitement ses modèles à la morphologie de chacun·e. Aatise a mis en place un service de customisation qui vous donne la possibilité de choisir la forme et l’imprimé que vous souhaitez parmi plusieurs choix de designs et de tissus. Côté lingerie, Lolo Paris a choisi d’adapter les sous-vêtements à chaque morphologie. La marque a développé un algorithme qui permet de sélectionner la taille idéale parmi 57 tailles de soutien-gorge.

Nous vous en reparlerons plus en détail dans le prochain article dédié aux marques de mode éthique proposant des gammes inclusives de qualité.

Pour les amat·eur·rice·s de mode qui ne trouvent pas chaussure à leur pied

Petite parenthèse pour rappeler que les personnes considérées comme « grandes tailles » n’ont pas à entrer dans une catégorie, et encore moins dans une qui soit désignée « grande taille ». La conférence TEDx de la mannequin Ashley Graham « Plus-size ? More like my size » (Grande taille ? Plutôt MA taille ») nous rappelle que le poids ne doit pas nous définir et encore moins le regard des autres sur notre corps. L’important, c’est d’apprendre à s’aimer, tel que nous sommes.

Pour ce qui est de trouver votre bonheur en mode éthique, on vous encourage vivement à envoyer des mails aux marques que vous aimez, mais qui ne proposent pas encore votre taille. Si les client·e·s sont nombreu·x·ses à faire cette démarche, cela devrait motiver les enseignes à proposer un plus large choix de tailles. A elles de s’emparer du sujet !

Sources :

Pour aller plus loin

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